Passer le pont

Il me regarde et leur dit de ne pas me tuer complètement.

EXTRAIT

 

 

 

 

 

Il y a une lettre sur mon bureau et cette lettre va changer ma vie. Je le sens. Il y a des choses comme ça que l’on sait, des choses qui paraissent évidentes. Je dois ouvrir la lettre mais je ne le fais pas. Depuis quelques jours je tourne autour sans l’ouvrir, la prenant puis la reposant sur mon bureau. Je sais d’où elle vient mais elle ne devrait pas être là et en fait je ne devrais pas la toucher ou la prendre pour la lire.

Tout pourrait être différent, peut-être.

Si je ne la touche pas, si je fais comme si elle n’était pas là, peut-être qu’elle disparaîtra, elle n’aura jamais été là, tout ne serait qu’un rêve, la lettre ne serait qu’une illusion et il fait beau dehors. Je pourrais sortir faire un tour mais je ne le fais pas, je reste chez moi à regarder la lettre.

C’est le début de l’automne. Quelques arbres ont des feuilles rouges. Je sais de façon certaine que je ne devrais pas mais je la prends, je prends la lettre et je l’ouvre et je la lis et après, je reste longtemps debout sans bouger et sans penser, je reste debout, avec ma lettre à la main et je ne bouge pas. Pourquoi l’ai-je prise? J’aurais pu ne pas la prendre et ma vie n’aurait peut-être pas changé et j’aurais vécu un bout de temps comme ça, avec un peu de chance jusqu’au bout. Si je n’avais pas su, j’aurais fait comme d’habitude et ils auraient pu regretter leur geste et avoir mauvaise conscience à cause de ça, la lettre. Ils ne m’ont pas écrit pourquoi et c’est ça qui m’intéresse. Pourquoi? Si je n’avais pas su, ils auraient regretté et ils auraient sûrement rectifié leur geste. En me voyant, ils m’auraient dit que c’était une erreur, une impardonnable erreur et ils m’auraient demandé d’oublier cette lettre. J’aurais sans doute dit oui, mais c’est quand même blessant et je leur aurais expliqué comment on se sent dans ces cas-là.

Je pose la lettre sur le bureau et je vais dans la cuisine me préparer un café et je reste longtemps devant, à regarder le café couler et je continue à regarder, même quand le café ne coule plus. Il y a des miettes sur la table à côté de l’évier. Peut-être que des cafards viennent la nuit les manger. Ils doivent bien manger quelque chose. Il me semble que je dispose désormais de tout mon temps et c’est bizarre, penser à ça, avoir tout son temps. On m’a virée. Sèchement. Je n’ai plus rien à faire. Plus d’impératif, plus de travail ou de fonction ou d’activité. Il n’y a que le chômage qui m’attend et c’est tout et ça me fait peur, sacrément. Je réfléchis à ça, puis je bois mon café puis je prends mon manteau et je sors.

Depuis toujours, je me promène, j’aime me fondre dans la foule, être parmi les gens. La foule est rassurante. J’ai toujours l’impression de penser plus librement ou peut-être est-ce parce que je m’oublie. Il m’arrive de ne pas pouvoir me supporter et c’est peut-être pour ça que je ne tiens pas forcément à ma compagnie. Je vais vers l’un de mes jardins préférés, tout près de la mer. Il y a un kiosque à musique au milieu du jardin et un carrousel à l’ancienne qui tourne et beaucoup d’enfants sont assis dessus et ils tournent et hurlent de plaisir. Il y a toujours un air de fête et c’est pour ça que j’y vais, pour tromper mes inquiétudes par le rire des autres.

Quelques vieux alcooliques sont affaissés sur la pelouse. On pourrait les prendre pour des SDF mais ce ne sont pas des SDF, il n’y en a pas ici parce que tout est propre et récuré, même les galets sur la plage se prennent un coup de désinfectant et on ne peut pas dire que ce n’est pas propre, ce serait de la mauvaise foi. Certains disent que les SDF nuisent à la propreté. Il y a longtemps, le maire de Nice les avait exilés sur le mont Chauve. Il y eut beaucoup de polémique, des gens choqués qui contestaient de vive voix. C’était il y a un bout de temps. Pourtant il n’y a toujours pas de SDF. Ils ont à nouveau disparu. Le chômage m’attend et je me demande bien où ils sont, les SDF. Quelques touristes asiatiques se relaient pour se prendre en photo. Ils sourient tous. Les palmiers n’ont pas de feuilles à perdre. Pourtant c’est l’automne et on le sent puis c’est bientôt l’hiver. Ici, l’hiver, c’est comme un été un peu frais, c’est ce que je dirais si quelqu’un essayait de nouer la conversation avec moi mais il n’y a personne à proximité.

Je tourne dans le jardin et je pense à cette lettre que je n’aurais pas dû lire mais c’est trop tard, je l’ai lue et je ne peux pas reculer le temps et rectifier l’erreur. Je n’aime pas leur geste. Ils auraient pu faire autrement, à un autre moment. Je suis en vacances. Ça ne se fait pas, virer les gens pendant leurs vacances et je suis blessée, profondément blessée et désemparée et je me sens coupable et ratée et pourtant je ne sais pas pourquoi et ça me gêne. Une voiture pas loin essaie de démarrer mais sans succès et ça fait un sacré boucan. Je me demande si l’on licencie toujours les gens comme ça, avec une lettre froide, quelques lignes pour indiquer que je ne travaille plus pour eux et c’est tout. Aucune explication. On ne veut plus de moi et c’est difficile de ne pas pleurer.

Je vais vers la fontaine. Une patinette en plastique est abandonnée sur la pelouse et un ballon aussi. Les parents ne doivent pas être loin. Virée. On ne veut plus de moi. Je m’assois sur un banc, à côté d’une dame qui tient un caniche en laisse et le caniche est debout devant elle et la regarde avec reproche, je suis sûre que c’est avec reproche mais la dame l’ignore, elle parle au téléphone et voilà l’affaire. Je ne sers plus à rien. Je serai un être inutile. Je manque de le dire à la dame à côté, que j’ai été virée mais que je ne sais pas pourquoi et je la regarde et ouvre la bouche mais elle se lève et s’en va juste à ce moment-là et je n’ai rien dit. Je ne vais tout de même pas lui raconter mes problèmes. Elle pourrait avoir peur ou ça ne l’intéresserait pas. Les problèmes des autres font toujours peur et elle ne me connaît pas. Peut-être qu’elle s’est fait virer un jour, elle aussi. Beaucoup de gens se font virer tout le temps, on sait ce que c’est, on a comme une connaissance préalable mais c’est quand même terrible quand ça vous arrive, on perd tout, la considération surtout et la connaissance préalable ne sert à rien et jamais on ne peut l’accepter.

Du coup je me lève et rentre chez moi. Vite fait.

Je ne sais pas quoi faire mais je rentre quand même et je cherche un truc pour passer le temps et penser à autre chose. Je fais le ménage, je nettoie le miroir et donne un coup à la machine à café et au micro-ondes aussi et je range le placard au-dessus de l’évier et je donne un coup sur la cheminée en marbre qui me sert d’étagère. Je suis sûrement en état de choc, c’est ce que je pense et je laisse tomber le ménage et m’affaisse dans mon fauteuil. Je me penche en arrière pour voir les fresques au plafond et la branche d’arbuste que j’ai accrochée à l’ampoule et qui projette de drôles de dessins quand je l’allume.

Je dois parler avec quelqu’un. C’est urgent. Je passe un coup de fil à Anja, une amie avec qui je travaille, elle doit sûrement savoir quelque chose et si c’est le cas, elle me dira tout. Parfois on sort, on fait la fête ensemble et on rigole bien et quand elle a des problèmes, c’est moi qu’elle vient voir. Elle décroche tout de suite et je lui dis que j’ai reçu une lettre, que j’ai été virée et que je ne comprends pas et que je suis effondrée. Elle me dit qu’elle est désolée. C’est un coup vache, ajoute-t-elle. C’est tellement imprévu, je fais. Elle ne dit rien. Elle est mal à l’aise, c’est mon intuition qui me l’indique, très fortement. Peut-être qu’elle sait quelque chose. Je lui demande. Tu as entendu quelque chose? Non. Rien. Sa réponse est évasive. Tu es sûre? Oui. Personne n’en a parlé. Elle hésite. Mais ils peuvent faire ça, comme ça? Il faut croire. Oui. Sûrement. Elle veut m’aider, j’en suis sûre et pourtant elle hésite et elle est évasive. Je lui dis que je suis choquée et bouleversée aussi. Je n’étais pas au courant, elle fait. C’est un sale coup. Mais peut-être que ça peut s’arranger? Elle essaie de m’encourager mais je sens que ce n’est pas sincère et de l’ennui perce dans sa voix, comme quelqu’un qui voudrait être ailleurs. Il y a des traces de doigts sur le mur en face et elles me sautent presque à la figure. Il faut aller voir la direction, elle dit. C’est ce qu’elle me conseille, aller voir la direction et demander des explications. Oui, je fais. J’irai demain. On verra bien. Je voudrais encore parler, lui raconter que tout s’est effondré, qu’il y a comme un trou noir quelque part devant moi mais elle me dit qu’elle doit y aller et c’est tout et elle dit à plus. A plus.

Je reste avec le téléphone à la main. A plus. Je me sens vide. Je me dis que je dois nettoyer le mur mais je compose le numéro de Jimmy, il faut absolument que je lui parle, c’est vraiment important. Lui aussi travaille à l’hôtel, aux réservations et on boit souvent un café ensemble. Lui aussi m’a choisie pour confidente et il me raconte en détail ses problèmes, il en a beaucoup et je pense que je sais quasiment tout de lui. Il prend beaucoup de mon temps. Ça sonne longtemps puis il décroche. Il a une voix contrariée mais j’ai besoin de parler, j’ai une panique en moi et je dois lui parler, c’est impératif et je lui explique ce qui m’est arrivé et je lui demande s’il était au courant et il me répond non, sans hésiter. Absolument pas. Quelle horreur, c’est ce qu’il dit, quelle horreur. Puis il me parle de son problème avec son ami, il ne s’en sort pas, son ami fait des conneries et il s’inquiète terriblement. Je le comprends, c’est ce que je lui dis, que je comprends mais j’ai un problème et j’insiste, je lui raconte que je suis choquée et que j’ai peur aussi, avec le chômage et tout ça. J’ai du mal à m’exprimer mais il le faut et je me force. Il bâille. Qu’est-ce que tu vas faire? demande-t-il. Je ne sais pas. Peut-être aller voir la direction. Mais ça fait mal et je le dis ainsi, que ça fait très mal, mais il ne m’écoute pas, je l’entends taper sur son ordinateur et j’entends les tonalités de son modem et je lui dis qu’on verra tout ça plus tard. Lui aussi me dit à plus.

Je raccroche. Il y a des boules de poussière par terre et il y a un trou dans le bras de mon fauteuil. Des fissures, rien que des fissures. J’aurais dû ranger mon bureau et la table basse aussi. J’ai toujours besoin de parler mais personne ne veut m’écouter. C’est souvent comme ça, presque en permanence et peut-être aussi que je n’écoute pas les autres, qui sait, on ne se voit pas toujours clairement et c’est ainsi que ça se passe même si l’on ne veut pas que ça se passe de cette manière.

C’est bientôt l’hiver puis Noël et il faudra acheter des cadeaux. Je regarde la lettre que j’ai posée sur la table basse, sur une pile de journaux puis j’essaie de penser à autre chose, mais c’est impossible. On m’a virée. Je me demande combien de temps je pourrai tenir. On me dégage de là. Je n’ai plus de travail. C’est comme une démolition. On ne veut plus de moi et je ne sais pas pourquoi. Qu’est-ce que je vais devenir? Et si je ne trouve pas de travail? Qu’est-ce que je vais devenir? Chômeur? Ce n’est rien, c’est ce que je me dis, que c’est juste un contretemps, un changement de situation, voilà tout, pas de quoi en faire une histoire et je dois rester optimiste et enthousiaste. Mais j’ai été virée, éjectée et rejetée. Ça me revient comme ça, brutalement. On ne veut plus de moi, c’est un fait, un truc objectif et qui déstabilise drôlement. Je me dis que j’ai le droit de me sentir paumée et déstabilisée, ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit comme ça une lettre disant qu’on ne sert plus à rien et ça m’a donné un sacré coup. Pourtant il faut encaisser puis continuer et chercher un nouveau boulot. Je me sens vide. Je ne sais pas ce que je veux.

J’allume la télé. Il y a encore des manifestations. Avec le chômage, c’est difficile. Tout le monde a peur. Puis on n’a pas tellement le choix. Il faut accepter le travail qui se présente, plus question de décider soi-même de quelle manière gérer sa vie et c’est pour ça que les gens sont mécontents, c’est ce que je me dis. L’humiliation, c’est ça le pire, l’humiliation parce que j’ai été virée, peut-être pour incapacité ou quelque chose comme ça, je ne sais pas pourquoi, ils n’ont rien écrit à ce sujet, mais ils m’ont virée, moi et pas quelqu’un d’autre. J’ai honte, bizarrement honte. Il faut faire quelque chose. Il faut trouver quoi rapidement mais je n’ai envie de rien, seulement de m’asseoir et m’oublier. Plus de boulot. Comment vais-je payer mon loyer et mon électricité et mon téléphone et je dois de l’argent à la banque et il y a mes abonnements aussi. Une femme à la télé gueule à quoi bon, mais à quoi ça sert? Je ne sais pas de quoi elle parle mais ça tombe drôlement à propos. Beaucoup de monde gueule. Il y a des problèmes partout. Si seulement je pouvais me convaincre et me dire que tout finira par s’arranger mais je n’y crois pas, il y a comme un gouffre noir qui m’attend et je suis inquiète. Si seulement je n’avais pas su, j’aurais été au travail, comme d’habitude et eux, ils auraient corrigé l’erreur et voilà tout. Mais je le sais, je sais que je n’ai plus de travail, on me l’a écrit, le jugement est rendu, dehors, c’est écrit sur cette lettre sur le bureau que je n’avais pas regardée et j’avais raison de ne pas vouloir l’ouvrir. J’aurais dû écouter mon intuition. Quelle connerie. Je vais devenir une ratée.

 

 

 

 

 

Passer le pont

Quand je regardais son visage là-bas, je me disais que je devais m'en aller, que je devais trouver une solution mais je n'en trouvais pas, j'étais curieusement piégée, comme si en réalité il n'y avait pas d'autres possibilités. On pense souvent ça, qu'on a pas d'autres possibilités, que les dés sont définitivement jetés. Reprendre possession de sa vie et de ses choix n'est pas une affaire simple. On pense qu'on ne peut pas le faire et il y a toujours des raisons pour maintenir cette idée, coûte que coûte. Mais j'avais encore une espèce de colère qui bougeait en moi, faiblement, au loin. Mon instinct de survie agissait et il dépendait de ça, que je ne vive pas avec lui. Rester avec lui était mourir mais je ne pouvais pas le reconnaître, pas directement et je m'en voulais de penser de cette manière. Pourtant la colère m'a poussée à partir.